taxi driver

J’ai longtemps hésité avant de proposer cette critique, parce que Taxi Driver n’est pas un film comme les autres… Il a été vu et revu, critiqué des centaines de fois (sans doute parce qu’il a eu la Palme d’or de 1976, ça aide), qu’il a lancé la carrière d’un inconnu qui est aujourd’hui une (et la mienne en particulier !) référence en matière de cinéma.


(ci-joint, Travis Bickle avant sa tentative d'assassinat sur Charles Palantine, arborant un badge "We are the people" et riant en même temps: une vision ironique d'une société soit-disant unie...)

 

Qu’est-ce qu’une critique d’un étudiant de prépa cinéphile –donc amateur-  peut donc bien vous apporter ?
Précisément, je pense qu’avec toutes les critiques de Taxi Driver qu’on a lues, on en oublie presque la simplicité, la spontanéité de ce film. Enfin, à travers cette critique j’espère –comme d’habitude- vous proposer un regard personnel et en lien avec l’actualité, aspect que les critiques de cinéma ne proposent pas toujours !

 

Résumé

Travis Bickle, un jeune homme récemment démobilisé des marines, est chauffeur de taxi de nuit à New-York, qui développe une haine vis-à-vis de la société dans laquelle il vit sans doute à cause de l’incompréhension des autres. Il commence à faire la cour à Betsy, l’assistante du sénateur Charles Palantine, candidat aux présidentielles, mais elle le repousse après qu'il l'a emmenée voir un film pornographique. Confronté à la violence et à la perversion de la nuit new-yorkaise, il devient fou et commence à s’entraîner au maniement des armes

Critique

Taxi Driver est avant tout l’histoire d’un homme en perte totale de repères, qui est en marge de la société dans laquelle il est « réintégré » de force. Tout ce qu’il a vécu auparavant au Vietnam n’a plus lieu d’être : la règle du jeu (sans vouloir faire de publicité pour mon site) a changé. Alors que la violence pouvait être valorisée durant la période de guerre, la société newyorkaise qu’il rejoint rejette cette violence : Travis a donc un rapport déviant à la société (il fréquente des cinémas pornographiques, manie les armes…).
C’est pourquoi il tente de se construire une carapace, un abri intime dans lequel il peut être lui-même : sa voiture de taxi. En effet, il n’y a que dans cet espace personnel qu’il se confie (au sénateur Palantine ou à l’homme qui jure qu’il va tromper tuer l’amant de sa femme) et qu’il se sent à l’aise, ce qui n’est pas sans rappeler Drive, le film de Nicolas Winding Refn où la voiture est aussi le seul lieu d’existence et moyen d’expression du héros.

 

La force du film réside aussi dans l’ambiguité avec laquelle Scorcese : est-ce Travis qui est en manque de repères ou est-ce la société, ou les deux à la fois ? Qui de la société ou de Travis a raison ?
Le dialogue avec Charles Palantine est particulièrement intéressant : il fait à Travis la confidence qu’il est difficile –même pour lui, un homme de pouvoir- de changer une société qui est en pleine déliquescence. Scorcese montre, à travers le regard de Travis Bickle, qu’il est impossible de compter sur les dirigeants politiques, et que seul nous pouvons faire changer les choses. Et cette affirmation son individualité lui permet de se relever et de se construire, puisqu’il a un but, une mission qui est de débarrasser « la société de la vermine et la racaille ». En accomplissant sa « mission », Travis peut aussi espérer un pardon pour toutes les actes criminels qu’il a commis au Vietnam : le thème de la rédemption est omniprésent chez Scorcese, aussi bien dans Les Affranchis que dans Shutter Island où l’on voit un personnage qui a tué sa femme involontairement, et sa schizophrénie est un moyen -évidemment involontaire- d’oublier cet acte qui ne peut être pardonné. Outre l’aspect psychologique, on peut y avoir une pensée d’avant-garde très lucide sur la société américaine, qui insiste beaucoup plus sur l’individu et son libre-arbitre plutôt que sur la société dans son ensemble. Le cas récent de Bradley Manning ainsi que d’Edward Snowdey qui ont divulgué des informations compromettantes pour le gouvernement américain simplement parce que leur jugement leur imposait d’agir de la sorte relève aussi de cela : et dans Taxi Driver comme dans ces affaires, le gouvernement fédéral comme la société dans sa dimension globalisante sont davantage des contraintes que des soutiens pour l’individu.

 

Enfin, si Taxi Driver a été à l’origine de tant de critiques et en a inspiré plus d’un c’est bien parce qu’il signe le début d’un nouveau cinéma hollywoodien, dans lequel la structure de l’intrigue est décousue. Alors que les westerns (de John Ford notamment) répondaient au schéma classique de l’introduction-problème-péripéties-dénouement, ici l’intrigue est décousue. Les conséquences sont de taille : dans les westerns classiques la violence est un moyen de résoudre le problème, alors que dans Taxi Driver la violence subsiste mais il n’y a plus de problème ! La violence est donc gratuite : alors que dans Drive, la violence sert à faire justice, dans Taxi Driver, la violence est inutile puisqu’après avoir déchargé ses pulsions en tuant le maquereau d’Iris, Travis ne connaît la gloire qu’un instant et ne semble pas satisfait de son acte. Cette violence contenue dans le refoulement de la pulsion sexuelle que Betsy refuse de satisfaire essaye à tout prix de se déployer –dans l’envie d’assassiner Charles Palantine notamment- .Scorcese mène donc un paradoxe très intéressant : la violence de Travis est-elle juste ou est-elle uniquement la satisfaction d’une pulsion refoulée ? Inutile de dire que lorsqu’on voit les tragédies comme celle de Newtown, voir Taxi Driver propose un éclairage vraiment intéressant…